Schizophrénie

Psychose chronique caractérisée par une dissociation de la personnalité, se manifestant principalement par la perte de contact avec le réel (tant mieux, il pleut), le ralentissement des activités (elle est où la télécommande??!), le refuge dans un monde intérieur imaginaire plus ou moins délirant, à thèmes érotiques (oh ouiii), mégalomanes (oh moi!), mystiques (oh mon dieu), pseudo-scientifiques (oh c’est quoi ça, une éprouvette? Non, un pot de chambre. Ah, zut.)

 

Samedi 29 décembre 2007 6 29 12 2007 20:27
Je m’apprêtais à ouvrir un flacon de parfum lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Miguel.

Entre ses doigts il faisait rouler deux pièces, deux vieux cincuenta centavos oubliés qu’il ne cessait de fixer comme s’il pouvait voir au-delà.
Je les regardais lui et le pays qu’on allait quitter quand une pièce est tombée.
- « Pour le passeur », a-t-il commenté en la ramassant et en crachant dans la poussière, remettant par-dessus un peu de terre par petites giclées de sa chaussure.
- « On l’a déjà payé le passeur », j’ai dit.
- « Pas celui-là, l’autre. »
Il s’est assis pendant que je buvais sur de la roche craquelée de chaud et de sec et de froid la nuit, les paumes bien à plat sur ses cuisses et les pièces dessous.
- « Deux pièces à mettre sur tes yeux, pour quand tu meurs, que ton âme puisse payer le type qui te fait traverser le fleuve, pour le côté des morts tu vois. C’est une histoire grecque. »
- « Ben nous on n’est pas Grecs, qu’est-ce que tu racontes, où t’as appris ça ? Nous on a plus de baratin, pas besoin de pièce. »
Et on a repris la route.
- « Même si c’est vrai, c’est con, les pièces, moi j’les planquerais plutôt dans ma chaussure, la où personne peut les trouver. Sur les yeux, t’es drôle, c’est un coup à ce que ton âme se plante de chemin en plus. » Il m’a regardé mettre mes poings sur mes yeux et trébucher et rire et derrière nous notre pays immense devenait plus petit à mesure que nous nous enfoncions dans le désert.

Je me souvenais aussi bien que si c’était hier de son regard amusé à présent que ses yeux se révulsaient. Y’a pas plus eu de passeur pour nous guider dans la montagne que de jolies nanas offertes derrières les cactus. Rien que des crotales. On a tenté le coup, y’a pas à regretter, on n’avait pas d’autre choix, ou si, mais c’était pas le nôtre.
Des jours à travers la roche en fusion le jour et nos os qui éclatent de gel le soir et l’espoir qui nourrit plus que nos pauvres vivres et la frontière qui n’en finit plus de s’éloigner sous chacun de nos pas qui vacillent.
- « J’aimerais quand même pas me retrouver les mains vides devant celui qui attend de se remplir les poches, des fois qu’il me laisse planté là. J’préfère mettre toutes les chances de mon côté, qui sait… » Quand il me disait ça je m'en foutais de son histoire de Grecs je ne pensais qu’à regarder devant moi, ou à droite pour voir le soleil en boule rouge noircir les saguaros comme de viles sentinelles gardiennes de nos pas de nos dos éreintés de nos visages immobiles, ou mes pieds quand il n’y avait plus rien à voir qu’on n’avait pas déjà vu.

J’ai gardé le fusil jusque bien après ce que je considérais être la frontière avec l’Arizona puis je l’ai jeté derrière moi sans même me retourner. On parlait de bandits dans les montagnes plus que de gardes US à Puerto Penasco, mais pas trop de serpents. Peut-être parce que ça tombait sous le sens. Pourtant la seule queue qu’on ait vue c’était l’une d’un de ces enfants de salauds.
J’vois pas ce qu’on aurait pu faire contre un putain de crotale avec notre vieux fusil, il a surgi du nulle part de son monde.
J’lui ai quand même écrasé la tête avec la crosse.
Ernesto a sourit piteusement, d’un rictus sombre qui fait mal en se tenant la cheville. « À quoi elle sert leur sonnette s’ils ne s’en servent pas. » ai-je dit comme ça, parce que dans ma bouche c’était amer à en vomir.

Couché sur le sol il m’a dit « Bonne chance, mojado. »
- « Pas encore mojado. Pas encore. » ai-je répondu en détournant la tête.
Quand le venin a presque eu fini son boulot, il a rajouté tout doucement :
- « Dans les livres du vieux. C’est là que je l’ai lu. Tu sais, le coup des pièces. »
Puis des coyotes ont couvert le silence.

Je les ai prises toutes les deux dans sa poche. Elles sont restées entre mes mains enlacées longtemps jusqu’à ce qu’elles soient bien chaudes dans le soir qui tombait. Sur une face elles montraient un aigle qui étripe un serpent me semble-t-il mais la pièce est ternie car elle date de 64, bien avant la crise. Ernesto a toujours su dénicher de ces trucs.

Les grands cactus qu’on a passés depuis des jours fleurissent en mars. D’ici là, y’aura longtemps que je serai près de Tucson. Peut-être. Mais peut-être pas. Et lui, avec moi sans rien pour creuser, il sera toujours là au milieu de la montagne, ses deux cincuenta centavos lui bloqueront les yeux et au moins il n’aura pas peur de ce qui l’attend.
Par schizozote
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Dimanche 23 décembre 2007 7 23 12 2007 13:39
Je m’apprêtais à ouvrir les yeux lorsqu’à l’intérieur de moi une voix m’a crié Vas-y, c’est le moment ! (tss tss, je ne parle pas d'orgasme)

Le moment de vous souhaiter de bonnes fêtes de fin d’année
, avec tous ceux que vous aimez, des regards d’enfants qui brillent plus que des sapins illuminés, et de bonnes aspirines et autres alkaselzers pour des lendemains en forme, bref, du bonheur à réchauffer la nature qui gèle sous sa couverture de givre, une jolie trêve de calme, d’amour et de chocolats !
(Et pour celles et ceux qui ne fêtent pas Noël, et bien moins de sapins mais tout autant de joie!)


Quant à mézigue, après un court séjour glacé b… de m… de deux mois en France (ceux qui me connaissent savent que j'ai une sainte horreur du froid, et plus récemment aussi de la ville, à part les bars), je repars après les fêtes vers d’autres horizons, cette fois-ci pour commencer, direction l’Egypte, pour une nouvelle vie (enfin!) youpi tralala. Là où je vais il y a le désert, un hôtel, un ponton de plongée, la mer rouge, chéri et mon ordi, et même internet, j’ose à peine y croire ;)
Je la sens bien la vie cette fois-ci…


À bientôt très chères et chers, et encore une fois plein de bonheur à vous !

mer-bleue-copie-3.jpg






















(voui voui, je suis passée maître es montages époustouflants de bonnet de pépère noël)


Par schizozote
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Lundi 17 décembre 2007 1 17 12 2007 09:52
Je m’apprêtais à ouvrir un flacon de vinaigre lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Martin.

Toujours un bout de Bible derrière le gosier mais toujours le litron pour l’oublier. C’est ainsi qu’il croyait en Dieu, seulement au réveil, comme une aspirine.

Il est arrivé un matin qui n’avait rien d’un matin tant les cordes de pluie tombaient en lunes de boue dans les creux des chemins. Derrière lui un grand chien tacheté et maigre glissait gauchement mais la tête bien haute et bien droite et le regard fixé sur le bout d’une route que lui seul semblait voir.
Le lendemain la petite porte de l’église était ouverte. Le lendemain les restes de gadoue craquelaient sous le soleil. Le surlendemain il poussait la porte du bistrot. Et tous les jours d’après. La tête dans un bénitier de vin vermeil.

On n’avait pas vraiment besoin d’un curé, et l’église était vieille, des bâches de plastiques sur les vitraux cassés, voletant blêmes et indécis au vent, qui par peur ou par respect semblait ne jamais oser s’envoler. En tout cas depuis tout ce temps elles tenaient bon, et les gens d’ici s’étaient habitués à leur flop flop les jours venteux, piteux oriflammes de foi, et personne n’aurait eu l’idée de les changer : que Dieu s’occupe de sa maison.
Mais maintenant c’était lui qui s’en occupait, et dans les sacs qu’il déposait sur le petit parvis avant de les descendre par les marches sur le bord de la rue il y avait de la poussière, de petits rongeurs qui avaient fini par mourir derrière l’autel ou sous les prie-dieu et sans doute beaucoup de vieilles prières.
Les bâches ont été fixées, et sans argent, les vitraux dessous sont restés cassés, mais dans la petite église on aurait dit que la lumière elle aussi assistait à la messe, et lors de ses litanies notre curé semblait auréolé. Il parlait d’une voix monocorde mais ses yeux brillant peut-être d’exaltation, mais plus sûrement de la fièvre du vin, avaient le pouvoir de faire vibrer ses pieuses oraisons et l’assemblée vibrait à l’unisson comme si elle comblait un manque, ou peut-être était-ce juste nos frissons : le lieu était glacé, hiver comme été. Il le fallait sans doute pour que nos âmes aiment à s’y réchauffer.

L’église n’était plus jamais vide, et il y avait un tabouret de plus au troquet.
Il était là au bout du comptoir, là où il fait un coude, coincé entre la porte et le mur en pierre et il ne parlait pas il buvait et son grand chien dormait. Et à chaque gorgée ses yeux s’emplissait d’une tristesse que j’avais rarement vue, toute emprunte de culpabilité et d’une sorte d’attente comme quand on espère le retour de quelqu’un qui ne viendra pas ou son propre départ mais qu’à chaque jour qui se lève on sait qu’on sera toujours là et ça nous bouffe. Son ivresse ne ressemblait en rien aux autres et paraissait éternelle. Pourtant le matin il n’y paraissait plus rien, il était à sa tâche, souriant et paisible, aimable avec tous et la tête au Ciel, comme pour s’absoudre. Il avait ce don de donner un tour rassurant à toutes les anecdotes bibliques. On sentait frémir comme un vent de vie dans notre vieux village, un perceptible petit quelque chose qui rendait les jours un peu différents, les espoirs un peu plus vivants, les remords  moins pesants.
Quand il est mort notre petite communauté lui a payé une jolie place au cimetière. Une jolie place avec une jolie croix que son grand chien émacié qui semblait ne pas vieillir venait renifler certains soirs, couvrant la tombe de sa grande ombre au soleil couchant.

Je me souviens de cette nuit où nous avions parlé, alors que je le ramenais titubant à sa petite maison derrière la petite église. Il m’avait dit de ne pas lui faire confiance, que c’était un menteur, le pire de tous. Qu’il était venu ici pour se cacher, et pouvoir regarder un feu dans une cheminée les soirs d’hiver, son chien à ses pieds.
J’ai hoché la tête. « Je sais que le diocèse ne vous a pas envoyé. Tout le monde le sait. » Il a trébuché. « Et tout le monde s’en fiche. Mais est-ce que vous croyez en Dieu ? » ai-je rajouté.
Il a juste haussé les épaules.
J’ai murmuré : « Il paraît que Dieu pardonne. »
Il a acquiescé : « Il paraît, oui. »
En poussant sa porte il a ajouté quelque chose qui s’est perdu dans le vent. Qui ressemblait à « Dieu, c’est juste une histoire d’hommes. »
Par schizozote
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Samedi 15 décembre 2007 6 15 12 2007 17:07
Je m’apprêtais à ouvrir une noisette lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air qui sentait la nature quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Louis.

Il continuait de se consumer, doucement, bientôt il ne resterait que les racines, protégées par leur cercueil de terre compacte. On dit qu’ils ne souffrent pas, les arbres. Qu’ils vivent et qu’ils meurent, que c’est à peu près tout.
La foudre a dû frapper hier, sur le premier venu, seul dans son champ, tranquille gardien de rien, humble sentinelle des herbes, des vaches et de leurs veaux, ses hôtes pleurotes grandissant comme des fleurs sur son tronc, comme des petits pendus aux lourdes mamelles de leur mère. La foudre a frappé mais la pluie n’est pas venue, le ciel ici a juste lâché son anthracite et son feu, et gardé le reste. Passé son chemin comme un gamin qui vient de faire une blague dont il n’est pas très fier et qui a mal tourné. Qu’il ne peut pas réparer. Même que s’excuser ne servirait à rien, mieux vaut filer.

J’ai regardé le ciel, puis l’arbre, et le champ et les collines derrière les barrières, les quelques vaches ruminant avec une douceur patiente, comme si c’était juste ça la vie, avaler, quatre estomacs pour bien digérer, et que c’était bien comme ça. Que ne pas le faire n’empêcherait pas demain de venir mais que demain serait plus dur sans alors autant le faire, sagement. Moi certaines choses que j’avale je ne les digère pas, elles rôdent dans mon corps et partout je les sens, elles me rendent fou depuis longtemps. J’ai bien regardé les vaches, l’une a tourné un œil mi-inquiet mi-sage vers moi, s’est figée un instant, une mousse herbeuse à la bouche, comme pour me donner son accord. Derrière moi l’arbre toujours se consumait, et je me demandais en m’accroupissant si je ne devrais pas prendre les pleurotes pour ce soir. Parce que qui sait, j’aurai peut-être enfin faim.

Quand j’ai commencé à gratter le sol avec un caillou j’étais tout à fait sûr que c’était l’endroit parfait. J’ai fait un petit trou. J’ai pris dans la poche de mon vieux pantalon le bout de tissu que j’ai étalé par terre près du trou. En l’ouvrant, mes doigts qui le touchaient j’avais l’impression qu’ils pleuraient, et moi j’avais du mal à respirer. J’ai enlevé de mon vieux doigt tâché de terre mon alliance, elle a eu du mal à partir, mes mains sont un peu gonflées. La sienne était sur le bout de tissu. Alors j’ai pris l’une et l’autre et je les ai mises dans le trou. Très vite. J’ai remis la terre, des petits bouts d’herbe et un ver de terre, tout ça dessus leur métal.
Et puis ça a été tout comme un commencement.

- Ça ne sert à rien que les alliances soient séparées, nos corps le sont déjà.
- Mais tu ne peux pas l’enterrer sans. Ça ne se fait pas.
- Sûr je peux.
Tu sais, je l’entends encore rire.
- Je sais.

Il a commencé à pleuvoir, une pluie timide. Comme de petites mains posées légèrement sur mes épaules. Rien ni personne n’a levé la tête de l’herbe alors que je partais. Les petites gouttes m’enrobaient, on aurait dit qu’elles me tenaient chaud. La pluie a duré trois jours, je m'en souviens.

Ça fait bien des années maintenant. Et je ne suis pas revenu dans le champ. J’irai probablement bientôt. Vers la fin. Et je sais bien ce que je trouverai.
Un vieil arbre frappé par la foudre il y a bien longtemps, la tête calcinée et en bas, ça et là de nouvelles branches et de nouvelles feuilles, là où la sève a continué à passer, tandis que reste du bois s’éteignait.
Tranquille sentinelle, caressant d’ombre un petit veau qui dort.
Par schizozote
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Samedi 15 décembre 2007 6 15 12 2007 17:06

Je m’apprêtais à ouvrir un pot de miel lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air moite quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Willie.

Ce n’est même plus le café qui laisse des ronds noirâtres sur la table mais la crasse. Des auréoles sales pour des saints en enfer. Des restes de bière collés aux cendres et qui s’agrippent à nos coudes comme des morbacks, des traces de doigts qui ont piétiné mille fois le formica sans trouver la sortie de ce petit carré d’oubli. Près du comptoir une demi-vieille laisse voir ses vieux tatouages qui vibrent au son de sa peau flasque, ils jouent les accords d’une vie passée mais toujours en devenir de rien, et elle elle marche comme on rampe, la main puis la bouche et de nouveau la main sur le péché, et demain la gueule de bois en châtiment ; tu vomiras dans la souffrance. Et les yeux de tous rotent comme quand on a trop vu mais qu’on n’a pas la force de fermer les paupières, leurs yeux rotent pour faire de la place et continuer à voir, et tous ils la lapent du regard et ils rient et se moquent mais tous, tous sans exception ils se disent « ce soir ce sera p’têt moi. Oui, ce soir ce sera moi » et ils retournent à leurs verres leurs potes et leur misère. Le monde n’a pas deux trous du cul : il n’en a qu’un seul et c’est ici. Au carrefour de rien. Rien d’autre qu’un motel et un bar et quelques caravanes et une décharge. Des gens et des fusils, pour les lapins et les coyotes, et quelques pauvres fermes et quelques maigres vaches et quelques porcs qui n’en finissent plus de hurler quand on les égorge. Quand il crie le porc on dirait que c’est une partie de notre âme qui s’en va. Tellement ça fait mal. Et puis on le bouffe. Et puis on boit.

Bienvenue en enfer.

Jerry nous raconte pour la centième fois une histoire qui n’en est pas une. On invente. Tous. Parce qu’ici il ne se passe rien. On invente et puis si l’histoire est bonne, on répète. Et chacun boit les mensonges comme si il y croyait. Et on se sent vivre. Comme quand Big Joe s’est envoyé cette belle de jour qui avait deux cons « j’vais où, j’choisis lequel ??? heureusement qu’ma bite a un radar ! ». Comme quand Johnny Quat’ yeux a parcouru les plaines sur une licorne, qu’elle était belle et blanche et douce et sur elle au galop il étendait ses mains et il touchait le monde et ça frétillait comme un poisson c’était tout frais et bon et ce jour là il était complètement fait et ce jour là on ne riait pas on rêvait. Mais Johnny Quat’yeux ne raconte plus cette histoire, vu qu’il roupille dans la poussière, mais nous on se souvient : « Johnny et sa licorne… Tu crois qu’il en repasse de temps en temps ? Comme ça, dans les plaines, pour s’envoler un peu ? »

Pete est boursouflé, une septicémie qui commence qu’il dit, un furoncle mal passé qu’il s’esclaffe, et toute sa trogne est en feu et on se marre et on lui dit qu’avec tout le pus qu’il a dans la joue on pourrait alimenter la région entière et il rit et il pue parce que ça remue la sueur et qu’ici on dégouline. Faut bien qu’ça sorte. Tout pue. Les rires sentent le vieux houblon chaud, les chiottes ne sentent même plus l’humain : ça prend tellement au tripes qu’on préfèrerait que ça sente l’urine et la merde mais ça sent le malheur et ça sent le rien. Qu’est-ce que ça daube le rien. Blanca n’y va même plus pour nettoyer. Blanca derrière le bar elle a les yeux creux d’une fille de vingt huit ans qui a perdu. Elle est vide. Tellement qu’elle est vide elle n’a plus besoin de boire. Elle est là à servir avec ses pupilles en trou noir comme un puits sans fond et Dan derrière ne mate même plus ses fesses maigres sous sa jupe courte et crade et nous on évite de la regarder. Comme on évite les miroirs. Une blague ou deux comme ça parce qu’il faut bien mais son sourire fou nous fait du mal. Elle est partie ailleurs dans sa tête, tellement elle est coincée ici. J’dois dire qu’elle a bien d’la chance. C’est comme si elle était partie en vrai. Ouais, d’la chance.

On est la lie de l’humanité. Des fions dans le trou du cul du monde. Pas de tune pour partir, et l’envie qui se carapate chaque jour un peu plus.

On ne vit pas, on attend. Et on n’attend rien. Et quand on sort en crabe comme si on n’avait plus qu’une patte -essayez donc voir- on traverse la route sans regarder en riant ivres morts et en se tapant dans le dos mais c’est pour se donner du courage, pour qu’on se revoie demain, et tous on espère qu’elle va passer. La bagnole. Celle qu’aura pas le temps de freiner.

Mais y’a pas vraiment de bagnoles par ici. Des camions pour la décharge juste. Ils vont, ils viennent, et eux et leurs chauffeurs ils partent très vite pour oublier encore plus vite. Parce que le reste du monde doit être fait de gens bien. Et qu’il n’y a que les connards qui s’échouent ici. Ceux qu’ont pas de bol. Ou ceux qui y sont nés.

Putain comment j’ai fait pour naître ici. On dirait qu’c’est un endroit qui n’existe pas.
Par schizozote
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Samedi 15 décembre 2007 6 15 12 2007 17:04
Je m’apprêtais à ouvrir une clémentine lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air fataliste quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Fernand.

Mes yeux avaient perdu dix kilos. Dix kilos ou plus. De rêve. Assis comme on tremble, les yeux sur le gouffre et les mains bien accrochées sur ma falaise, mais juste au bord de cette putain de rivière qui clapote comme les œillades d’une vieille pute qu’on ne regarde même plus. Une rivière c’est comme une pute : ses clin d’œil de reflets c’est que son boulot ça ne veut rien dire elle fait les mêmes à tout le monde, la rivière. Y’a pas plus de tziganes qui dansent sous la lune de ses clapots que d’amour sous les jupes qui se traînent dans un tripot dégueu. Les rêveurs sont des amateurs. Quelque chose sans doute s’était bien cassé dans mes yeux, que je ne me préparais pas à réparer.
J’étais comme à milles miles de toutes les terres habitées, et le dégoût m’a pris quand j’ai entendu cette petite voix familière qui disait : «Dessine-moi un mouton.»
- Je n’en vois pas l’intérêt. Tu devrais t’en aller.
- Il faut un intérêt ?
J’ai soupiré. La tête qui bute sur les étoiles sales sans même le mal de crâne et les yeux dans rien qui puisse les accrocher même pas un crochet de boucher ni même un cul de femme.
- J’ai passé l’âge.
- C’est lequel, le bon âge ?
Il se grattait la tignasse comme on gratouille un chien mais sans la queue qui bat l’air de plaisir et sans les couilles qui vibrent et c'est drôle et sans rien.
- Celui des envies, j’ai répondu.
Puis j’ai tourné la tête et me suis recroquevillé avec fatigue sur mes jambes sales, collées sous mon menton, mes bras autour d’elles, elles sentaient comme mon âme, une odeur âpre et tenace et la rivière n’avait pas plus de reflets qu’avant ou alors si, pour ceux qui croient aux mensonges.

Bien après le petit prince était toujours là, attentif comme dans l’attente, les yeux fixés sur ce que je ne voyais pas. Il me dit :
- Regarde il y a un renard ! puis après : Tu ne le vois pas ?
En me remettant le bas du pantalon je l’ai fixé, mes yeux tout noirs dans les siens tout fragiles :
- Regarde mes yeux. Regarde-les bien.
- Je ne vois rien.
- Pourtant ils sont bien là.
Il baissa la tête.
- Tu vois, tu as compris, p’tit.
Sans baisser la tête je grattais mon genou. Y’a des croûtes sous la toile c’est sûr.

- Elle s’agite la rivière, dit-il.
- N’y prête pas attention.
- Si, on dirait qu’elle s’en va.
- Si quelque chose doit partir crois-moi ce n’est pas la rivière.
- Je ne vois pas pourquoi tout devrait être prévisible.
J’ai fait un effort et plissé mes yeux.
- Tu as peut-être raison. Il semblerait bien qu’elle se tire…
Il a rallumé son mégot comme on dit je te l’avais bien dit. Sans plus. Parce qu’il ne sert pas tant que ça de convaincre.
Elle s’est bel et bien retirée cette chienne d’eau, elle et ses reflets de rien sauf de linceul de morgue froide, ses vaguelettes frissonnantes et ses soubresauts givrés, ses petites branches d’arbre dans elle où même les p’tits oiseaux ne sont plus glacés dessus, leurs petites plumes stalactites, leur petite peau grise en frissons, ils sont partis à temps ou pas, ou ils sont juste noyés congelés sur leurs bouts de bois qui ont craqué de froid et sont juste tombés là, dans l’eau.
- Tu vois bien qu’elle est partie.
Son mégot s’éteint, au petit prince, et il le prend entre le pouce et l’index ; il le jette et il tombe sur la terre. Qui craque de soleil. Du soleil dans les craquelures, sûr qu’il va plus loin et qu’il réchauffe jusqu’à des kilomètres dessous, il nous plombe le soleil. Il faut mettre un chapeau.

- Tu les vois ?
- Sûr. Qu’est-ce que c’est beau.
- Qu’est ce qui t’a fait changé d’avis ? m’a demandé le petit prince.
- Sur quoi ?
- Sur les moutons ?
- J’crois pas que j’ai changé d’avis. On dirait que c’est plutôt eux.
Et sur les chevaux qui jaillissaient de la terre sous nous et nous soulevaient on pouvait embrasser la vallée blanche de laine, des milliers de moutons et d’agneaux bêlant. Et la terre n’était plus craquelée. Et la terre était verte. De la bonne herbe comme on se roulerait bien dedans. Grasse avec des fleurs. Y’avait même plus besoin d’en dessiner un, de mouton, y’en avait des dizaines qui nous caressaient les cuisses et sous nos pantalons rêches on sentait leur laine douce et chaude et de l’autre côté sur nos mollets y’avait les flancs de nos chevaux qui respiraient, brûlants. Et avec le petit prince on riait bien. Je lui disais « je n’aurais même pas su t’en dessiner un, de mouton », « maintenant ce n’est plus la peine » répondait-il en caressant les oreilles de son cheval, à la base, là où c’est tout doux, «y’en a plein. »
Et on a même vu un renard.
Il s’est approché comme une danseuse hésitante, le museau à droite puis à gauche. C’était une renarde. Et puis soudain derrière elle ses petits, des petites boules fauves qui jouaient dans les pattes de nos chevaux. On aurait dit que c’était nos rires qui faisaient flotter nos cheveux tellement on était heureux.
Plus tard, bien plus tard, le vent s’est levé.

- La vie n’est pas juste, m’a dit le petit prince.
- Je ne crois pas que ce soit son boulot.

- Il fait froid, m’a dit le petit prince.
- C’est pas grave, on est deux.
- Ça ne changera rien, répondit-il comme on s’endort, la voix pâteuse.
- Ça a déjà tout changé.

On s’est serré fort et la bouteille a roulé par terre, vide et gelée.
Gelée comme nous.
Et la rivière est revenue. Et avant que je ferme les yeux, ses reflets d’argent sous la lune m’ont adressé un dernier clin d’œil. Je me suis émerveillé comme quand j’étais enfant.
Et cette nuit là sous le vent froid la rivière froide cette vieille pute m’a dit au revoir comme à demain et cette nuit là j'ai fait semblant de la croire.
Par schizozote
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