Schizophrénie

Psychose chronique caractérisée par une dissociation de la personnalité, se manifestant principalement par la perte de contact avec le réel (tant mieux, il pleut), le ralentissement des activités (elle est où la télécommande??!), le refuge dans un monde intérieur imaginaire plus ou moins délirant, à thèmes érotiques (oh ouiii), mégalomanes (oh moi!), mystiques (oh mon dieu), pseudo-scientifiques (oh c’est quoi ça, une éprouvette? Non, un pot de chambre. Ah, zut.)

 

Samedi 15 décembre 2007

Je m’apprêtais à ouvrir un pot de miel lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air moite quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Willie.

Ce n’est même plus le café qui laisse des ronds noirâtres sur la table mais la crasse. Des auréoles sales pour des saints en enfer. Des restes de bière collés aux cendres et qui s’agrippent à nos coudes comme des morbacks, des traces de doigts qui ont piétiné mille fois le formica sans trouver la sortie de ce petit carré d’oubli. Près du comptoir une demi-vieille laisse voir ses vieux tatouages qui vibrent au son de sa peau flasque, ils jouent les accords d’une vie passée mais toujours en devenir de rien, et elle elle marche comme on rampe, la main puis la bouche et de nouveau la main sur le péché, et demain la gueule de bois en châtiment ; tu vomiras dans la souffrance. Et les yeux de tous rotent comme quand on a trop vu mais qu’on n’a pas la force de fermer les paupières, leurs yeux rotent pour faire de la place et continuer à voir, et tous ils la lapent du regard et ils rient et se moquent mais tous, tous sans exception ils se disent « ce soir ce sera p’têt moi. Oui, ce soir ce sera moi » et ils retournent à leurs verres leurs potes et leur misère. Le monde n’a pas deux trous du cul : il n’en a qu’un seul et c’est ici. Au carrefour de rien. Rien d’autre qu’un motel et un bar et quelques caravanes et une décharge. Des gens et des fusils, pour les lapins et les coyotes, et quelques pauvres fermes et quelques maigres vaches et quelques porcs qui n’en finissent plus de hurler quand on les égorge. Quand il crie le porc on dirait que c’est une partie de notre âme qui s’en va. Tellement ça fait mal. Et puis on le bouffe. Et puis on boit.

Bienvenue en enfer.

Jerry nous raconte pour la centième fois une histoire qui n’en est pas une. On invente. Tous. Parce qu’ici il ne se passe rien. On invente et puis si l’histoire est bonne, on répète. Et chacun boit les mensonges comme si il y croyait. Et on se sent vivre. Comme quand Big Joe s’est envoyé cette belle de jour qui avait deux cons « j’vais où, j’choisis lequel ??? heureusement qu’ma bite a un radar ! ». Comme quand Johnny Quat’ yeux a parcouru les plaines sur une licorne, qu’elle était belle et blanche et douce et sur elle au galop il étendait ses mains et il touchait le monde et ça frétillait comme un poisson c’était tout frais et bon et ce jour là il était complètement fait et ce jour là on ne riait pas on rêvait. Mais Johnny Quat’yeux ne raconte plus cette histoire, vu qu’il roupille dans la poussière, mais nous on se souvient : « Johnny et sa licorne… Tu crois qu’il en repasse de temps en temps ? Comme ça, dans les plaines, pour s’envoler un peu ? »

Pete est boursouflé, une septicémie qui commence qu’il dit, un furoncle mal passé qu’il s’esclaffe, et toute sa trogne est en feu et on se marre et on lui dit qu’avec tout le pus qu’il a dans la joue on pourrait alimenter la région entière et il rit et il pue parce que ça remue la sueur et qu’ici on dégouline. Faut bien qu’ça sorte. Tout pue. Les rires sentent le vieux houblon chaud, les chiottes ne sentent même plus l’humain : ça prend tellement au tripes qu’on préfèrerait que ça sente l’urine et la merde mais ça sent le malheur et ça sent le rien. Qu’est-ce que ça daube le rien. Blanca n’y va même plus pour nettoyer. Blanca derrière le bar elle a les yeux creux d’une fille de vingt huit ans qui a perdu. Elle est vide. Tellement qu’elle est vide elle n’a plus besoin de boire. Elle est là à servir avec ses pupilles en trou noir comme un puits sans fond et Dan derrière ne mate même plus ses fesses maigres sous sa jupe courte et crade et nous on évite de la regarder. Comme on évite les miroirs. Une blague ou deux comme ça parce qu’il faut bien mais son sourire fou nous fait du mal. Elle est partie ailleurs dans sa tête, tellement elle est coincée ici. J’dois dire qu’elle a bien d’la chance. C’est comme si elle était partie en vrai. Ouais, d’la chance.

On est la lie de l’humanité. Des fions dans le trou du cul du monde. Pas de tune pour partir, et l’envie qui se carapate chaque jour un peu plus.

On ne vit pas, on attend. Et on n’attend rien. Et quand on sort en crabe comme si on n’avait plus qu’une patte -essayez donc voir- on traverse la route sans regarder en riant ivres morts et en se tapant dans le dos mais c’est pour se donner du courage, pour qu’on se revoie demain, et tous on espère qu’elle va passer. La bagnole. Celle qu’aura pas le temps de freiner.

Mais y’a pas vraiment de bagnoles par ici. Des camions pour la décharge juste. Ils vont, ils viennent, et eux et leurs chauffeurs ils partent très vite pour oublier encore plus vite. Parce que le reste du monde doit être fait de gens bien. Et qu’il n’y a que les connards qui s’échouent ici. Ceux qu’ont pas de bol. Ou ceux qui y sont nés.

Putain comment j’ai fait pour naître ici. On dirait qu’c’est un endroit qui n’existe pas.
Par schizozote
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