Schizophrénie

Psychose chronique caractérisée par une dissociation de la personnalité, se manifestant principalement par la perte de contact avec le réel (tant mieux, il pleut), le ralentissement des activités (elle est où la télécommande??!), le refuge dans un monde intérieur imaginaire plus ou moins délirant, à thèmes érotiques (oh ouiii), mégalomanes (oh moi!), mystiques (oh mon dieu), pseudo-scientifiques (oh c’est quoi ça, une éprouvette? Non, un pot de chambre. Ah, zut.)

 

Lundi 17 décembre 2007
Je m’apprêtais à ouvrir un flacon de vinaigre lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Martin.

Toujours un bout de Bible derrière le gosier mais toujours le litron pour l’oublier. C’est ainsi qu’il croyait en Dieu, seulement au réveil, comme une aspirine.

Il est arrivé un matin qui n’avait rien d’un matin tant les cordes de pluie tombaient en lunes de boue dans les creux des chemins. Derrière lui un grand chien tacheté et maigre glissait gauchement mais la tête bien haute et bien droite et le regard fixé sur le bout d’une route que lui seul semblait voir.
Le lendemain la petite porte de l’église était ouverte. Le lendemain les restes de gadoue craquelaient sous le soleil. Le surlendemain il poussait la porte du bistrot. Et tous les jours d’après. La tête dans un bénitier de vin vermeil.

On n’avait pas vraiment besoin d’un curé, et l’église était vieille, des bâches de plastiques sur les vitraux cassés, voletant blêmes et indécis au vent, qui par peur ou par respect semblait ne jamais oser s’envoler. En tout cas depuis tout ce temps elles tenaient bon, et les gens d’ici s’étaient habitués à leur flop flop les jours venteux, piteux oriflammes de foi, et personne n’aurait eu l’idée de les changer : que Dieu s’occupe de sa maison.
Mais maintenant c’était lui qui s’en occupait, et dans les sacs qu’il déposait sur le petit parvis avant de les descendre par les marches sur le bord de la rue il y avait de la poussière, de petits rongeurs qui avaient fini par mourir derrière l’autel ou sous les prie-dieu et sans doute beaucoup de vieilles prières.
Les bâches ont été fixées, et sans argent, les vitraux dessous sont restés cassés, mais dans la petite église on aurait dit que la lumière elle aussi assistait à la messe, et lors de ses litanies notre curé semblait auréolé. Il parlait d’une voix monocorde mais ses yeux brillant peut-être d’exaltation, mais plus sûrement de la fièvre du vin, avaient le pouvoir de faire vibrer ses pieuses oraisons et l’assemblée vibrait à l’unisson comme si elle comblait un manque, ou peut-être était-ce juste nos frissons : le lieu était glacé, hiver comme été. Il le fallait sans doute pour que nos âmes aiment à s’y réchauffer.

L’église n’était plus jamais vide, et il y avait un tabouret de plus au troquet.
Il était là au bout du comptoir, là où il fait un coude, coincé entre la porte et le mur en pierre et il ne parlait pas il buvait et son grand chien dormait. Et à chaque gorgée ses yeux s’emplissait d’une tristesse que j’avais rarement vue, toute emprunte de culpabilité et d’une sorte d’attente comme quand on espère le retour de quelqu’un qui ne viendra pas ou son propre départ mais qu’à chaque jour qui se lève on sait qu’on sera toujours là et ça nous bouffe. Son ivresse ne ressemblait en rien aux autres et paraissait éternelle. Pourtant le matin il n’y paraissait plus rien, il était à sa tâche, souriant et paisible, aimable avec tous et la tête au Ciel, comme pour s’absoudre. Il avait ce don de donner un tour rassurant à toutes les anecdotes bibliques. On sentait frémir comme un vent de vie dans notre vieux village, un perceptible petit quelque chose qui rendait les jours un peu différents, les espoirs un peu plus vivants, les remords  moins pesants.
Quand il est mort notre petite communauté lui a payé une jolie place au cimetière. Une jolie place avec une jolie croix que son grand chien émacié qui semblait ne pas vieillir venait renifler certains soirs, couvrant la tombe de sa grande ombre au soleil couchant.

Je me souviens de cette nuit où nous avions parlé, alors que je le ramenais titubant à sa petite maison derrière la petite église. Il m’avait dit de ne pas lui faire confiance, que c’était un menteur, le pire de tous. Qu’il était venu ici pour se cacher, et pouvoir regarder un feu dans une cheminée les soirs d’hiver, son chien à ses pieds.
J’ai hoché la tête. « Je sais que le diocèse ne vous a pas envoyé. Tout le monde le sait. » Il a trébuché. « Et tout le monde s’en fiche. Mais est-ce que vous croyez en Dieu ? » ai-je rajouté.
Il a juste haussé les épaules.
J’ai murmuré : « Il paraît que Dieu pardonne. »
Il a acquiescé : « Il paraît, oui. »
En poussant sa porte il a ajouté quelque chose qui s’est perdu dans le vent. Qui ressemblait à « Dieu, c’est juste une histoire d’hommes. »
par schizozote
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