Je m’apprêtais à ouvrir un flacon de parfum lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air quand j’ai entrebâillé
ma tête et laissé entrer... Miguel.
Entre ses doigts il faisait rouler deux pièces, deux vieux cincuenta centavos oubliés qu’il ne cessait de fixer comme s’il pouvait voir au-delà.
Je les regardais lui et le pays qu’on allait quitter quand une pièce est tombée.
- « Pour le passeur », a-t-il commenté en la ramassant et en crachant dans la poussière, remettant par-dessus un peu de terre par petites giclées de sa chaussure.
- « On l’a déjà payé le passeur », j’ai dit.
- « Pas celui-là, l’autre. »
Il s’est assis pendant que je buvais sur de la roche craquelée de chaud et de sec et de froid la nuit, les paumes bien à plat sur ses cuisses et les pièces dessous.
- « Deux pièces à mettre sur tes yeux, pour quand tu meurs, que ton âme puisse payer le type qui te fait traverser le fleuve, pour le côté des morts tu vois. C’est une histoire grecque. »
- « Ben nous on n’est pas Grecs, qu’est-ce que tu racontes, où t’as appris ça ? Nous on a plus de baratin, pas besoin de pièce. »
Et on a repris la route.
- « Même si c’est vrai, c’est con, les pièces, moi j’les planquerais plutôt dans ma chaussure, la où personne peut les trouver. Sur les yeux, t’es drôle, c’est un coup à ce que ton âme se plante
de chemin en plus. » Il m’a regardé mettre mes poings sur mes yeux et trébucher et rire et derrière nous notre pays immense devenait plus petit à mesure que nous nous enfoncions dans le
désert.
Je me souvenais aussi bien que si c’était hier de son regard amusé à présent que ses yeux se révulsaient. Y’a pas plus eu de passeur pour nous guider dans la montagne que de jolies nanas offertes
derrières les cactus. Rien que des crotales. On a tenté le coup, y’a pas à regretter, on n’avait pas d’autre choix, ou si, mais c’était pas le nôtre.
Des jours à travers la roche en fusion le jour et nos os qui éclatent de gel le soir et l’espoir qui nourrit plus que nos pauvres vivres et la frontière qui n’en finit plus de s’éloigner sous
chacun de nos pas qui vacillent.
- « J’aimerais quand même pas me retrouver les mains vides devant celui qui attend de se remplir les poches, des fois qu’il me laisse planté là. J’préfère mettre toutes les chances de mon côté,
qui sait… » Quand il me disait ça je m'en foutais de son histoire de Grecs je ne pensais qu’à regarder devant moi, ou à droite pour voir le soleil en boule rouge noircir les saguaros comme de
viles sentinelles gardiennes de nos pas de nos dos éreintés de nos visages immobiles, ou mes pieds quand il n’y avait plus rien à voir qu’on n’avait pas déjà vu.
J’ai gardé le fusil jusque bien après ce que je considérais être la frontière avec l’Arizona puis je l’ai jeté derrière moi sans même me retourner. On parlait de bandits dans les montagnes plus
que de gardes US à Puerto Penasco, mais pas trop de serpents. Peut-être parce que ça tombait sous le sens. Pourtant la seule queue qu’on ait vue c’était l’une d’un de ces enfants de salauds.
J’vois pas ce qu’on aurait pu faire contre un putain de crotale avec notre vieux fusil, il a surgi du nulle part de son monde.
J’lui ai quand même écrasé la tête avec la crosse.
Ernesto a sourit piteusement, d’un rictus sombre qui fait mal en se tenant la cheville. « À quoi elle sert leur sonnette s’ils ne s’en servent pas. » ai-je dit comme ça, parce que dans ma bouche
c’était amer à en vomir.
Couché sur le sol il m’a dit « Bonne chance, mojado. »
- « Pas encore mojado. Pas encore. » ai-je répondu en détournant la tête.
Quand le venin a presque eu fini son boulot, il a rajouté tout doucement :
- « Dans les livres du vieux. C’est là que je l’ai lu. Tu sais, le coup des pièces. »
Puis des coyotes ont couvert le silence.
Je les ai prises toutes les deux dans sa poche. Elles sont restées entre mes mains enlacées longtemps jusqu’à ce qu’elles soient bien chaudes dans le soir qui tombait. Sur une face elles
montraient un aigle qui étripe un serpent me semble-t-il mais la pièce est ternie car elle date de 64, bien avant la crise. Ernesto a toujours su dénicher de ces trucs.
Les grands cactus qu’on a passés depuis des jours fleurissent en mars. D’ici là, y’aura longtemps que je serai près de Tucson. Peut-être. Mais peut-être pas. Et lui, avec moi sans rien pour
creuser, il sera toujours là au milieu de la montagne, ses deux cincuenta centavos lui bloqueront les yeux et au moins il n’aura pas peur de ce qui l’attend.
Par schizozote
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